HISTOIRE D’UN ENFANT DYS…

 

 

Petit bonhomme, il n’était pas téméraire comme son frère qui grimpait debout sur les chaises. C’est un enfant un brin maladroit, prêt à tituber pour une pichenette, capable de trébucher sur d’invisibles obstacles et même, quand il veut se retenir à un support, capable de louper son but ou de s’y cogner. Bien vite, il s’est désintéressé des jeux de ballon : les balles prenaient un malin plaisir à lui glisser entre les mains ou à le frapper en plein visage. Il n’aime pas le sport, pourtant il a voulu en faire ! Aussi malhabile qu’un tout petit, incapable de faire du vélo ou de courir sans zigzaguer au démarrage, il a pris sa dose de moqueries. Disons qu’il n’aime plus le sport…

C’est un gamin empoté dans nombre de tâches, de ces choses qu’on doit faire chaque jour, comme s’habiller ou manger. Veut-il se servir à boire et saisir une bouteille ? Un coup sur deux, il la bouscule, trop brusque dans ses mouvements. Elle se renverse, inonde son T-shirt et la table. Et si, par chance, il ne l’a pas renversée, il va verser la boisson à côté des verres, comme un môme de quatre ans. Ses parents parfois l’ont rabroué « Bon sang, fais attention ! Tu le fais exprès ou quoi ?! » Bien sûr, il ne le fait exprès mais comment expliquer que ses gestes le dépassent, incontrôlables souvent ? Il en est consterné, malheureux.

Il essaye de son mieux, se concentre, doit calculer chaque mouvement et ceci, personne n’en a conscience. Pas même lui, puisqu’il ne sait que chez les autres ces gestes sont devenus automatiques, appris en grandissant. Chose impossible, malgré tous ses efforts. Il a dix ans déjà… Parfois à l’école, certains le traitent de lavette ou bolos !

Parlons en d’ailleurs, de l’école et de sa vie parallèle. Avant, il faisait avec sa maladresse, elle était supportable en maternelle. Il avait le temps de jouer. Mais à l’école primaire, tout s’est compliqué.
Apprendre à lire fut un défi, il a encore du mal. Il déchiffre, perd le fil du texte, des mots, le sens. C’est sa mère qui lui lit à voix haute les consignes. Il va chaque semaine chez une orthophoniste, des séances de travail dense. Depuis son CE2. Mais lire reste sacrée galère. Alors qu’il aimerait vraiment lire des livres d’histoire et d’aéronautique, ses deux passions.

Il va aussi chez une psychomotricienne, elle essaye de l’aider à percevoir les choses, à contrôler son corps, ses mouvements, et des petits gestes précis, si précis. Car parvenir à écrire est aussi épuisant, presque mission impossible. En plus, parfois il ne voit plus les espaces et les lignes. Les lignes s’entremêlent et son stylo ne veut pas lui obéir, il glisse entre ses doigts. Sans cesse, il s’applique. Mais rien à faire, à un moment les lettres fusent en tous sens sur le papier, gribouillis moches.
Du coup, à un moment, il a été chez une graphothérapeute. En séances de graphisme, il appuyait si fort au début, la mine de crayon cassait ou trouait le papier. Il travaillait dur, il voulait réussir, mais après un moment, elle ne voyait que de petits progrès. Il n’a pu automatiser l’écriture, chez lui l’entrainement n’a pas permis de l’aider...Il reste dysgraphique. Les séances ont cessé. Il doit encore écrire en classe. Quand il essaye, au bout d’un moment il est si crispé que parfois il en a des crampes. Il n’ose le dire devant la classe, on se moquerait qu’il ait mal à « juste écrire ». Il se sent nul, nul en tout, même en calcul où il n’arrive pas à aligner les opérations et à faire des figures géométriques.

En plus, comment écouter, noter et apprendre en même temps ? Le pire est de recopier du tableau, c’est hyper compliqué. Et l’instit l’a déjà repris pour son travail sans soins. Elle a mis récemment un mot sur le cahier de liaison « Travailler l’écriture et le soin. » Fatigue et découragement, elle ne comprend pas que déjà il travaille tant, depuis des années ? Surtout que ses parents lui ont expliqué ses difficultés.

Car ses parents se sont inquiétés tôt de ses problèmes à l’école. Il avait une institutrice attentive qui leur a parlé longuement. Qui a relevé combien il était vif et intelligent mais ne parvenait à « entrer dans les apprentissages ». Une orthophoniste a fait un bilan, parlé de dyslexie. Elle a recommandé de voir une psychomotricienne. Plus tard, une équipe pédiatrique a fait un bilan, des examens et tests autres. Un neuropédiatre a annoncé une « dyspraxie visuo spatiale ». Du coup, ça expliquerait qu’il soit aussi dysgraphique, dyslexique, dysorthographique et dyscalculique. Ces mots sont compliqués mais il a compris qu’il ne fonctionne pas dans son cerveau et son corps comme les autres. Que ce n’est de sa faute et qu’on va l’aider.
Une année, il a eu une autre institutrice épatante. Elle aménageait beaucoup de choses, pas seulement pour lui. Elle le félicitait à chaque progrès. Puis il a eu une « affreuse », une femme dure qui l’obligeait à écrire, encore et encore. Plein de devoirs. Des punitions pas possibles. Et ces remarques « Quand te mettras-tu au travail ? ». Celle là, il l’a détestée. Il a failli détester l’école.
Cette année, c’est décidé : il va apprendre à taper sur un clavier d’ordi, il va aller chez une ergothérapeute. Encore des séances de plus. Il a demandé à ses parents de stopper la psychomot. Ils sont d’accord. Mais que vont dire les autres s’il se pointe avec un ordi ?

L’autre jour, sa nouvelle institutrice de CM2 a encore écrit une remarque sur le manque de « soin et d’efforts ». En rouge. Il a failli en pleurer mais a tenu bon, presque en colère cette fois. Sa maman l’a apaisé, a dit qu’elle expliquerait encore à cette instit. Le soir, il croit bien qu’il l’a entendue pleurer. Il ne lui dira pas, il ne veut la peiner. Comme il ne lui raconte pas les croche-pieds en cour de récré, dans les coins où personne ne voit. Il va travailler dur, pour qu’elle soit fière de lui. Et parce qu’il veut y arriver, comme tous les autres. Et rentrer au collège.

Car tout l’intéresse, il a envie d’apprendre, il se passionne pour nombre de domaines. Et se pose mille questions sur l’univers, les hommes, le sens de la vie. Sa vie future aussi. Il a songé à être philosophe mais on lui a dit que ce n’est pas un vrai métier. Pilote d’avion, il ne pourra du fait de son trouble, il l’a compris. Il réfléchit, il trouvera une idée.
Récemment, le neuropédiatre a demandé de refaire le point. Il suit maintenant à fond des séances d’orthoptie, pas juste des exercices des yeux mais un travail axé sur des textes et des moyens de lire. Enfin ! Il se sent progresser, il y croit très fort qu’il cartonnera au collège. En plus, les tests qu’il a passés avec un neuropsychologue confirment qu’il est intelligent. Même qu’il aurait un « haut potentiel ». Ce n’est pas rien de se savoir capable, on peut le traiter de gogol en sport ou d’intello en récré, il hausse les épaules maintenant. Et quand il entend cette remarque « Fais attention, bon sang ! », elle ne le touche plus de la même façon.
Il a découvert la philosophie bouddhiste et shintoïste, souhaite pratiquer un art martial à part, sans adversaire et sans compétition, l’aïkido. Un art qui travaille l’équilibre du corps et de l’esprit. Pas besoin d’être fort physiquement, il s’est renseigné. C’est le mental qui compte. Ses parents sont d’accord, heureux de le voir enthousiaste.
C’est sûr, il va trouver sa voie ! Il veut croire que c’est possible, parce qu’il est entouré, soutenu. Ses parents- sa mère surtout- se démènent. Et il parait qu’il y a des profs au collège qui se démènent aussi, écoutent les conseils des pros, aménagent de leur mieux leurs cours. Allons, il va réussir, il dépassera ses difficultés !

 

Régine Salvat.

 

 

 

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