L'élève insupportable....

Cette année là, j’avais accepté un remplacement dans un énorme bahut, un établissement situé dans la banlieue parisienne, dans un secteur réputé difficile. J’allais enseigner les SVT, un domaine qui me passionne, niveau lycée de la seconde à la terminale mais aussi en collège, auprès d’élèves de cinquième.

 

Je découvrais tous les programmes et la profession d’enseignante. La rentrée avec les lycéens s’était déroulée sans anicroche, même si l’un ou l’autre avaient voulu « tester leur nouvelle prof ». Ce fut avec les petits du collège que j’ai découvert combien il est difficile d’enseigner lorsqu’un élève, « juste un et pas plus », met votre patience et vos nerfs à l’épreuve durant à peine une heure de cours...

 

Il était vif argent, remuant, insolent, intenable. Dans le couloir où la classe m’attendait, de loin je l’entendais chahuter, provoquer ses camarades dans les rangs. Je retrouvais un groupe en ébullition, soulagé de me voir arriver mais à cran, avec une forme de colère sourde contre le trublion qu’ils espéraient peut-être voir punir. A chaque fois que je rejoignais cette classe, bien malgré moi, je ne songeais qu’à lui. Me demandant quelle mistoufle il allait encore inventer, entre se mettre debout sur la table et ébaucher une danse, lancer des bouteilles de plastique vides à travers la salle, exploser les dites bouteilles dans un bruit fracassant au beau milieu d’un exercice ou montrer un calme absolu avant de se mettre à déambuler entre les tables, en silence, nez penché sur le travail de ses camarades…

 

Lui, le premier jour il avait filé droit devant à ma vue, foncé dans la salle, effectuant un parcours slalom entre toutes les tables avant de le stopper au hasard vers celle qu’il avait décidé d’occuper ce jour. Je l’avais compris à la réaction de l’élève à qui il venait de piquer la place. Comme enchanté de provoquer et la nouvelle prof et l’autre élève, il s’était planté bras croisé, me toisant d’un regard faussement révolté :
- Madame, y a pas écrit de nom sur les tables, elles sont à tout le monde !
Evidemment, la madame avait du gérer la provocation, indémontable, sereine et bienveillante. Une prof parfaite…qui en son fort intérieur grimaçait fortement. Je n’avais pas été préparée, j’ignorais tout de « l’attitude idéale » à avoir. J’avais du coup suivi mon instinct, tout bonnement.
- Effectivement, tu as raison, il n’y a pas de noms précisés. C’est moi qui désignerai vos places durant les cours. Et je t’invite à t’assoir ici.


Joignant le geste à la parole, je lui avais désigné la table placée devant mon bureau, tout contre, en face du tableau. Il avait haussé les épaules, soupiré, mais s’était exécuté. Sans pouvoir s’empêcher de faire le pitre, dans un jeu de jambes à la Michael Jackson. Il n’avait pas défait son sac, se contentant de m’observer. Je l’avais installé sans voisin. Première journée, pas vraiment de première leçon, jour des présentations et du matériel à prévoir. Il n’avait rien noté. A la fin du cours, je lui avais glissé la liste sur sa table. Il l’avait froissée. Je n’avais pas réagi et tendu une nouvelle liste. Il ne l’a pas froissée.

 

Ce môme, quand il n’avait ni crayon, ni cahier, je lui déposais la leçon sous les yeux. Un double prévu pour lui. « Tu n’as pas besoin de noter mais je te demande d’écouter ». Et je lui ai « offert » un drôle de mini classeur où glisser les feuillets. Quand il avait un stylo mais le cassait entre ses dents ou ses doigts, je lui glissais aussitôt un autre stylo sur la table. Il ne le cassait pas. Et quand il s’agitait trop, je lui demandais de distribuer des feuilles ou je lui tendais un « hérisson balle caoutchouc » qu’il pouvait triturer. Au fil des cours, il a moins provoqué. Une fois, il a recommencé, déchaîné. Et la classe s’est révoltée, m’accusant de ne pas le punir. Cette fois, je l’ai accompagné auprès de la CPE.

 

Je n’ai jamais su ce que cet enfant avait. Etait-ce un trouble dys, un enfant TDA/H ou un écorché vif ? Je n’ai pu obtenir d’information. Ce que je sais, c’est qu’il était attachant, intelligent, d’une intelligence vive. Et en souffrance certaine.


Un jour, il n’est pas venu en cours et du coup, la classe m’a parue vide, sans vie. J’ai été inquiète mais n’ai rien dit. Le cours suivant, je l’espérais mais il n’est pas plus revenu. J’étais très inquiète et…ses camarades aussi. Il nous manquait, l’élève et camarade insupportable. Un comble. Ensemble, nous avons parlé de lui, chacun a exprimé combien il les agaçait, combien il accaparait tant l’attention qu’ils ne le supportaient plus. Mais qu’il leur manquait. Sans sa présence, le groupe n’était plus le même. Ses questions, ses interruptions, ses boutades et facéties n’étaient plus là pour éveiller les leçons.


Mon petit élève insupportable n’est jamais revenu. Il avait été placé en famille d’accueil, sa mère ayant été hospitalisée. Depuis lors, les années se sont écoulées, il doit avoir atteint l’âge adulte. Mais pour moi, il garde à jamais son visage d’enfant. J’espère qu’il a pu poursuivre une scolarité avec des enseignants bienveillants, sensibles à sa fantaisie et à ses talents. Je lui souhaite de tout cœur. Et pense à lui souvent.

 


Régine Salvat

 

 

Version imprimable Version imprimable | Plan du site
© Estelle Rivray - Isabelle Legris - Régine Salvat